Quelles valeurs et quelle histoire des sciences enseigner ?
«Éducation, laïcité et francophobie» (Philippe Gaudin), «Pour un commun en partage: réinvestir l'histoire des sciences à l'école» (Anne Loyau): ce sont les titres des deux articles écrits par des membres de l'IREL dans le numéro de la revue Administration&Éducation sur La francophonie en éducation: promesse d'avenir ou fausse question ? qui vient de paraître et dont les contenus sont disponibles en ligne sur le site Cairn.
Dans son article, Philippe Gaudin traite de la «défiance à l'égard du système éducatif public français comme à l'égard de la laïcité française» en France mais aussi en francophonie puisque c'est en français «que cette phobie s'exprime souvent». Après avoir résumé les difficultés du système public d'éducation français depuis les années 1980 à enseigner «des valeurs» à de «nouveaux publics à la fois sur le plan social et culturel-religieux du fait du phénomène de massification et du fait de la présence des enfants issus de l'immigration», il compare les «deux interprétations possibles, nettement différenciées de l'articulation entre morale et religions qui renvoient de fait à deux âges de la laïcité». La première correspond à la conception de Ferdinand Buisson d'une laïcité comme «affirmation religieuse, philosophique et politique» (Vincent Peillon), mais c'est un «moment religieux républicain» qui a été «peu à peu mal compris et oublié» et qui ne peut être réanimé «dans la configuration historique contemporaine de sécularisme avancé postnational». La deuxième, qui est «une approche laïque du fait religieux» correspond elle «aux exigences de notre temps de pluralisme religieux et convictionnel». Mais son «double effet» de «relativisation et d'universalisation» suscite «la méfiance ou l'hostilité (…) à la fois dans les milieux religieux et antireligieux». D'où le modèle inadapté qui veut que les croyances religieuses soient «à la maison et le savoir à l'école», une école «de plus en plus entravée pour dire quelque chose d'essentiel sur les raisons de vivre et de faire société» et donc des élèves tentés d'aller «chercher 'ailleurs' leurs références morales».
Anne Loyau s'attaque elle au décalage entre d'un côté une histoire des sciences qui a récemment «connu de profondes transformations» lui permettant de lever le voile «sur les impensés, les oubliés des grands récits et la part d'ombre des usages de la science» et de l'autre côté un système scolaire qui «continue de donner à la science une forme d'extra-territorialité vis-à-vis des autres activités humaines». Dans le détail, elle constate une «représentation morcelée» avec au moins trois champs disciplinaires: matières scientifiques (avec une «connotation épique qui risque de lui faire perdre en crédibilité» et est de fait «peu mobilisée par les enseignants»), histoire (avec une approche focalisée sur la période moderne du 16e au 18e siècle et très européano-centrée), philosophie (avec «des éléments supplémentaires de compréhension» mais qui arrivent «tardivement dans le cursus des élèves»). Ceci alors qu'on assiste depuis les années 1980-1990 à une «refondation de l'histoire des sciences» qui a «fait place à de nouveaux acteurs, groupes, communautés de savoirs et porté une attention particulière aux controverses scientifiques» et permet «d'écrire une histoire moins téléologique, plus réflexive et moins positiviste des sciences». Pour Anne Loyau, cette «approche incarnée et matérielle qui s'attache à contextualiser dans le temps et l'espace les processus et le sens de l'activité et de la production scientifiques, gagnerait à être intégrée dans les enseignements scolaires» car elle permettrait «de renouveler le regard sur la fabrique des sciences et d'opérer un certain nombre d'utiles décentrements», en contribuant notamment (comme y invite Souleymane Bachir Diagne, qui participe aussi à ce numéro) «à l'écriture d'un récit commun entre pays ayant été soumis à la domination coloniale» et pays européens.