Décoloniser l'enseignement sur la religion? (rencontre du groupe de travail EASR)
Organisée cette année par l'IREL, la rencontre annuelle du groupe de travail EASR (European Association for the Study of Religion) sur la religion dans l'éducation publique a eu lieu mercredi 25 après-midi et jeudi 26 mars 2026 à la MSH-Raspail, avec une vingtaine de chercheuses et chercheurs venus d'Afrique du Sud, Allemagne, Autriche, Belgique, du Danemark, de France, Norvège, Slovénie, Suède et Suisse.
Exposé de Wanda Alberts le 26 mars (photo Renaud Rochette)
La thématique de cette année était Decolonising Education about Religion? (Décoloniser l'enseignement sur la religion ?), thématique qui avait «émergé de débats universitaires et pédagogiques plus larges sur comment les structures coloniales et les distinctions raciales peuvent encore influer sur la production de connaissance et l'enseignement, de façon souvent subtile et implicite». Le but était «d'avoir un débat critique et constructif sur diverses questions liées à cette thématique: Les universitaires et les enseignants devraient-ils relever ces défis et si oui, comment ? Quelles sont les opportunités de repenser les bases, les méthodes et la dissémination dans ce champ ? Quels risques et défis pourraient être la conséquence de tentatives de décolonisation de l'étude de la religion et de l'enseignement sur la religion ?»
Oddrun Marie Hovde Braaten (Université norvégienne des sciences et technologies): Visions du monde non-binaires en éducation.
Les recherches d'Ann Taves proposent d'utiliser la catégorie vision du monde (worldview) pour dépasser le clivage séculier/religieux et mieux appréhender ce qu'expriment les personnes qui se disent non-religieuses. Un enseignement sur ces visions du monde fait déjà partie des programmes sur la religion en Norvège, Suède, Angleterre, Finlande, aux Pays-Bas et dans d'autres pays, signalant le besoin d'un nouveau vocabulaire pour les activités humaines relatives à la production de sens, aussi bien en recherche qu'en enseignement sur la religion. On peut se demander si une approche inclusive par la vision du monde peut être un outil de décolonisation.
Emma Sandberg Andrasko (Université de Karlstad, Suède): Donner une voix à la diversité, Jeunes religieux dans l'enseignement secondaire suédois.
Le fait que le concept de religion convienne aux normes protestantes luthériennes et la gêne qu'éprouvent les enseignants à parler des croyances non-chrétiennes (en particulier l'islam et les traditions indigènes sami) peuvent empêcher les élèves d'appréhender leurs propres traditions. En se basant sur des idéaux égalitaristes, les États nordiques se sont longtemps considérés comme non-concernés par le processus colonial, ce qui a retardé la prise en compte du racisme et de la domination blanche. Une série d'entretiens avec des jeunes d'origine étrangère se définissant comme religieux permet de mieux comprendre comment ils appréhendent cet enseignement et comment ils définissent leur approche de la religion.
Nils H. Korsvol (Université d'Agder, Norvège): Études bibliques et diversité dans l'enseignement religieux public.
Un grand nombre d'élèves européens n'entendent parler d'études bibliques qu'à travers l'enseignement religieux public. Mais ces dernières décennies, la tendance est de privilégier dans ces programmes (au détriment des études bibliques), d'un côté la diversité, le dialogue et la démocratie, de l'autre l'histoire comme moyen d'affirmer une tradition et une culture nationales. Les travaux récents sur les débuts du judaïsme, du christianisme et de l'islam peuvent pourtant montrer à quel point la religion est historiquement diverse et fournir des contenus correspondant aux objectifs interculturels de l'enseignement religieux public. Les études bibliques peuvent ainsi rester utiles dans cet enseignement, et celui-ci mieux informer des derniers développement des études bibliques en ce qui concerne le contexte, la diversité et l'épistémologie.
Rannveig Haga (Université d'Uppsala, Suède): La position subjective comme prérequis méthodologique dans les études islamiques: analyse d'un manuel d'éducation religieuse en Norvège.
Plutôt qu'employer l'athéisme ou l'agnosticisme comme méthodes implicites, le chercheur doit s'affirmer comme sujet s'il veut engager un dialogue avec (plutôt que parler sur) les musulmans et les traditions islamiques. Les cadres philosophiques et théoriques issus des traditions islamiques doivent être considérés comme aussi légitimes que ceux issus de contextes judéo-chrétiens. En partant des recherches d'Emin Poljarevic (l'islam comme méthode), d'Asma Barla (l'approche herméneutique du Coran) et de Michael Jackson (l'anthropologie existentielle), cette recherche montre qu'une subjectivité assumée peut, mieux qu'une illusoire neutralité, permettre un enseignement religieux plus éthiquement responsable, dialogal et critique. Une analyse qualitative de manuels utilisés pour la formation des enseignants en Norvège permet de voir comment l'islam est construit comme objet de connaissance et si la légitimité épistémique des conceptions islamiques y est reconnue.
Christian Lomsdalen (Université de Bergen): L'exemption d'activités scolaires religieuses ou sociétales comme moyen de protéger l'intégrité.
En se basant sur la conception des engagements protégeant l'intégrité développée par Cécile Laborde, ce travail examine si ces exemptions sont des protections nécessaires à l'intégrité existentielle et morale des élèves issus des minorités et de leurs parents, ou si elles confortent sans le vouloir une culture majoritaire. Dans un contexte de dominance épistémique et de normativité luthérienne implicite, les revendications de neutralité et d'inclusion peuvent reproduire les conceptions majoritaires quant à la religion et l'appartenance. Caractéristique d'un État libéral, l'équilibre entre la participation civique universelle et la protection contre les biais majoritaires soulève un paradoxe crucial lorsqu'il s'agit de décoloniser l'enseignement sur la religion: l'existence du système d'exemption ne renforce-t-elle pas de fait les normes majoritaires ? D'où un débat pour savoir si ces cadres légaux et pédagogiques protègent des inégalités ou les perpétuent.
Anissa Stromer (KPH Vienne-Basse Autriche): Colonialisme sans colonies ? Représentations du bouddhisme dans les manuels autrichiens.
Les supports d'enseignement contribuent-ils à une production eurocentrique de connaissance sur la religion également dans un contexte européen non-colonial ? Bien que l'Autriche n'ait pas d'histoire coloniale, ses contenus d'enseignement restent liés à des catégories transnationales (religions du monde, typologies comparatives, altérité culturelle) ayant émergé au sein d'un système de pensée plus large et colonial. Ainsi, les choix visuels, narratifs et conceptuels concernant le bouddhisme dans les manuels dont se servent les élèves autrichiens peuvent reproduire des hiérarchies implicites, de l'exotisme ou des revendications de neutralité. La réflexion décoloniale peut donc servir aussi là où la responsabilité coloniale est diffuse ou indirecte et permettre aux enseignants et chercheurs de réfléchir de manière critique lorsqu'il s'agit d'enseigner à propos de traditions longtemps construites à travers les catégories culturelles européennes.
Bernard Bamogo (EPHE, GSRL): Pratiques d'enseignement et décolonisation en enseignement religieux.
En étudiant le magazine catholique Planète Jeunes (1993-2014), média conçu en France et destiné aux adolescents d'Afrique subsaharienne francophone, on peut voir la tension entre un universalisme proclamé et des héritages coloniaux implicites qui continuent d'influer sur la transmission de valeurs morales et spirituelles puisque ce projet médiatique se voulant neutre et pédagogique représentait de fait une relation verticale entre l'Europe et l'Afrique. Une véritable décolonisation de l'enseignement sur la religion peut avoir lieu si l'on réfléchit de manière critique sur les articulations entre approches académiques, dialogue interculturel et mise en valeur de connaissances situées afin d'imaginer une pédagogie de la religion libérée des logiques paternalistes et ouverte à la pluralité des expériences religieuses et culturelles.
Beverly Vencatsamy (Université du KwaZulu-Natal, Afrique du Sud): Est-il possible de décoloniser l'enseignement de la rechercher sur les religions ? La situation en Afrique du Sud.
Malgré son tournant à visée décoloniale, la recherche sur la religion reste empêtrée dans des épistémologies coloniales. La catégorie religion (avec les taxonomies, documentations et structures institutionnelles liées) continue à reproduire des hiérarchies eurocentrées, y compris dans recherche universitaire critique actuelle. En partant de la théorie décoloniale et du contexte politique et intellectuel sud-africain, on peut remarquer trois tensions récurrentes en ce qui concerne cette discipline: la généalogie coloniale des religions comme technique de classification, la séparation entre savoir universitaire et épistémologies indigènes ou vécues, la complaisance de la recherche européenne critique à maintenir des hiérarchies épistémiques mondiales. Ces tensions ont des conséquences dans l'enseignement sur la religion dont les programmes héritent de conceptions disciplinaires dont les fondements coloniaux n'ont pas été critiqués. En Afrique du Sud, les débats sur la décolonisation, l'identité et la justice épistémique montrent qu'il est possible (mais difficile) de repenser la manière dont la religion est conceptualisée et enseignée.
Wanda Alberts (Université Leibniz de Hanovre): Introduction aux points-clés et débats autour des approches décoloniales dans l'étude des religions.
L'éducation interculturelle évoluant en Allemagne en pédagogie de la migration et en études postmigratoires y est critiquée par ceux qui veulent décoloniser l'éducation. Le débat a été lancé par le livre de Jørn Borup (Decolonising the Study of Religion: Who Owns Buddhism?, Routledge, 2023) qui a le mérite d'être une bonne introduction à ces concepts. Le tournant décolonial (Decolonial Turn) affirme que le colonialisme a été un épistémicide, une destruction de connaissance, et que l'universalisme occidental, en définissant ce qu'est la connaissance, fait preuve de violence épistémique. Les différentes versions de la théorie décoloniale se veulent applicables universellement et se basent sur les études postcoloniales. En voulant décoloniser l'Université, elles visent à inclure une connaissance d'en bas et transformer l'université en pluriversité. Le monde académique euro-américain est accusé de masquer, derrière son savoir, des rapports de force. Des notions occidentales comme la religion, le sécularisme, la culture devraient donc être abandonnées.
Discussion
Pour Tim Jensen (Université du Sud-Danemark), on décentre et déconstruit depuis longtemps. Décoloniser, c'est faire de l'activisme et l'universitaire n'est pas là pour sauver le monde. Ce à quoi Beverly Vencatsamy répond que l'agency n'est pas qu'un décentrage, mais une prise en compte de la croyance indigène des étudiants. Dominique Avon (EPHE-PSL, GSRL, IREL) relève que la violence n'est pas seulement épistémologique et occidentale (les musulmans égyptiens vis-à-vis des Bahai, les bouddhistes birmans vis-à-vis des Rohingya). Patrick Loobuyck (Université d'Anvers) ajoute que l'excès d'activisme force à caricaturer et ne prendre en compte qu'un seul point de vue: on voit ce qui a raté en Europe mais on rate ce qui ne fonctionne pas ailleurs. Sylvie Toscer-Angot (Université de Tours) se demande jusqu'où il faut déconstruire et Jenny Berglund (Université de Stockholm) remarque que l'enseignement religieux suédois est non-religieux depuis longtemps: mais si on y déconstruit beaucoup, les paradigmes restent imprégnés du point de vue luthérien dont il est difficile de se débarrasser (alors autant l'admettre honnêtement). Pour Aleš Črnič (Université de Ljubljana), en considérant la science comme coloniale et en la déconstruisant, on risque de détruire une démarche intellectuelle irremplaçable. Si l'on prend en compte le savoir indigène, il faut aussi prendre en compte la science indigène européenne, issue du christianisme. Wanda Alberts estime que l'hypercritique est plus un affichage qu'une réalité et que l'approche décoloniale est au moins ce qui la permet. Mais est-ce de la science ? Le définition du canon des références est forcément délicate. Marco Pasi (EPHE-PSL) conclut que la science n'est pas un contenu mais une méthode. Les résultats peuvent ne pas plaire ou paraitre pertinents aux étudiants mais l'enseignement consiste à recevoir un savoir de quelqu'un qui en sait plus que vous (et ce n'est pas une idée occidentale).
Vues des travaux.