Réseau européen 25 mars 2026

«La religion n'est pas étudiée comme quelque chose de normal»: réunion du réseau européen de l'IREL

Les membres du réseau européen de l'IREL se sont réunis le mercredi matin 25 mars 2026 à la MSH-Raspail, en prémbule à la rencontre du groupe de travail EASR sur la religion dans l'éducation publique. Chacun a fait un court exposé sur la situation dans son pays en matière d'enseignement public religieux et sur la religion.

Réseau européen 25 mars 2026

La réunion du réseau européen (photo Renaud Rochette)

 

Pour Patrick Loobuyck (Université d'Anvers), le système belge est très particulier: 70% des établissements sont catholiques avec un enseignement confessionnel, 30% sont publics avec obligation constitutionnelle de dispenser un enseignement assuré par toutes les convictions reconnues (catholicisme, protestantisme, anglicanisme, orthodoxie, islam, judaïsme, humanisme) à la moindre demande. Ce qui est très difficile et coûteux à organiser, aussi bien pour trouver des salles de classe que des enseignants. En plus de poser des questions sur la segmentation entre élèves et du manque de visibilité sur les contenus enseignés. Le gouvernement flamand (constitué de nationalistes, de socialistes et de chrétiens-démocrates) a proposé que les 2 heures habituelles d'enseignement religieux par semaine passent à une heure pour l'enseignement confessionnel et une heure d'enseignement inter-confessionnel, un peu comme dans la partie francophone de la Belgique. Mais comme il y a eu débat sur qui organiserait la deuxième heure (la structure convictionnelle selon les chrétiens-démocrates, ou l'État selon les socialistes), il a été finalement décidé... de ne pas décider. Hors catholicisme, la plupart des cours sont de mauvaise qualité (en particulier pour l'islam) et le système semble condamné.

 

Wanda Alberts (Université Leibniz de Hanovre) explique qu'en Allemagne, la situation est très différente selon les Länder et que la justice est l'autorité de régulation de fait. La Cour constitutionnelle de Karlsruhe aurait ainsi pu récemment mettre fin au modèle dans toute l'Allemagne car elle avait été saisie de la plainte de parents de Basse Saxe qui refusaient le cours alternatif au cours de religion (vu comme une punition)... mais la plainte a été invalidée car l'année scolaire terminée, l'enfant n'avait plus à suivre ce cours. Il y a un constant déclin de l'appartenance aux Églises et, pour la première fois, il y a moins de membres des Églises que de non-membres. D'où l'importance croissante du cours alternatif pour les élèves de familles non-religieuses, les Églises préférant dans ce cas un cours de dialogue interreligieux plutôt que de science des religions. Alors que la recherche sur les religions doit faire comprendre qu'un cours (qui ne soit ni de l'interreligieux ni de la philosophie) est nécessaire dans le cursus éducatif actuel et devrait faire partie de la formation des enseignants car il permettrait de questionner des catégories trop facilement utilisées aujourd'hui.

 

Tim Jensen (Université du Sud-Danemark) a longtemps été un spécialiste de l'enseignement religieux danois dans ses deux environnements (universités qui forment les enseignants du secondaire, collèges universitaires qui forment les enseignants de l'école élémentaire). Il constate aujourd'hui que rien n'a vraiment changé: les individus font du bon travail, il y a des formations pour les fonctionnaires... mais pas d'amélioration car les politiciens ignorent le système universitaire et les journalistes préfèrent interroger les théologiens (et particulièrement les théologiennes) plutôt que les chercheurs. Les politiciens s'intéressent uniquement à l'école élémentaire car ils pensent que c'est là que l'on peut avoir le plus d'influence sur les générations à venir. Ils ont orienté les programmes sur la culture et l'histoire danoises (conçues comme chrétiennes), il n'est pas question de parler d'autres religions et il faut éviter tout ce qui et multiculturel. Le christianisme est vu comme la réponse aux questions vitales, ce qui doit contribuer au développement spirituel, sans approche historique ou scientifique. Il n'y a pas de laïcité au Danemark, où l'Église luthérienne est d'État.

 

Mar Griera (Université autonome de Barcelone, ISOR) rappelle qu'en Espagne, les écoles doivent offrir un enseignement religieux, au minimum catholique. En 1992, ce système d'État a été étendu au protestantisme, au judaïsme et à l'islam mais sans que cela ait vraiment d'effets sur le terrain. Depuis 2001, l'enseignement religieux ne rentre plus obligatoirement dans le calcul de la note finale, ce dont l'Église catholique s'est beaucoup plaint. En plus, la demande baisse pour le catholicisme (mais pas pour le protestantisme et l'islam) avec de très fortes variations géographiques (10 à 15% dans les écoles publiques de Catalogne et du Pays Basque, beaucoup plus en Andalousie) et générationnelles (95% des parents ont reçu un enseignement religieux mais seulement 35% veulent que leurs enfants le suivent). Les enseignants (choisis par l'Église) permettent à l'enseignement public d'augmenter les effectifs mais peuvent aussi créer des tensions: dans une école, les parents ont refusé qu'un enseignant très conservateur s'occupe d'autres matières. Tout ceci dans un paysage religieux en train de se transformer avec la montée des religions minoritaires et l'attrait pour tout ce qui est spirituel. La question était très controversée il y a quelques années mais depuis, il y a un accord tacite pour ne toucher à rien car le gouvernement est bloqué par le traité avec le Vatican. Alors que l'éducation est du ressort des régions, l'enseignement religieux dépend d'un système national car la religion est un compétence de l'État.

 

Plusieurs questions ont été débattues entre les membres du réseau et l'équipe de l'IREL

 

Les faits religieux dans les programmes de l'enseignement public

 

Pour Tim Jensen la solution serait que les enseignants séculiers fassent parler les religions et analysent les sources car il n'y a pas de problème si on traite les objets religieux comme des objets d'étude. Pour cela, il faut participer aux programmes et convaincre les politiciens (le plus difficile). Il constate que le fait d'avoir formé énormément d'étudiants au Danemark commence à changer les choses : devenus enseignants, ils parlent sur les religions dans les écoles élémentaires avec une approche scientifique.

 

En France, Renaud Rochette (IREL, EPHE-PSL) explique qu'on peut parler de religion dans certaines parties des programmes mais sans cohérence: il y a de la religion dans les sociétés antiques mais elle a tendance à disparaître avec la modernité avant de soudainement réapparaître à l'époque contemporaine. Il n'y a pas de vue d'ensemble et ce n'est pas obligatoire. Dominique Avon (EPHE-PSL, GSRL, IREL) remarque quelques améliorations: il n'y a plus de carte indiquant l'itinéraire d'un personnage appelé Abraham partant d'Ur et se rendant en Terre Promise dans les manuels à propos de la naissance du judaïsme et la naissance de l'islam est traitée plus historiquement. Les religions sont aussi examinées de façon comparée: par exemple sur les images, les visages. Il y a eu débat sur la possibilité d'une matière particulière, mais le choix a été fait d'en parler dans les matières existantes: histoire, lettres... Ce qui rejoint les questions sur l'étude de la religion comme discipline particulière. Beaucoup de gens voient l'islamologie comme une discipline, mais non: c'est l'histoire de l'islam comme religion, de l’Islam comme civilisation et des musulmans, la sociologie de l'islam et des musulmans... comme pour les autres religions. La religion est un objet spécifique mais il n'y a pas de méthode spécifique pour l'étudier.

 

Wanda Alberts considère qu'il faut prendre au sérieux la catégorie religion étant donnée la croissance de la production séculière en la matière (qu'il faut examiner). Mais il faut se distancer de la conception théologique de la religion qui mène à des contradictions insolubles. La religion n'est pas étudiée comme quelque chose de normal, elle est considérée comme une exception. En faisant de la religion quelque chose de spécial, la recherche y contribue.

 

L'approche de la théologie

 

Dominique Avon se demande si on peut parler de théologie selon une approche sécularisée, si on peut en débattre. Wanda Alberts répond que l'approche de la théologie est différente selon les pays. En Allemagne, ce sont des corporations d'enseignants liés à leur Église. Il n'y a pas de cadre séculier. Même chose en Espagne où Mar Griera indique que la théologie y est considérée comme catholique: il n'y a pas de théologiens dans les universités publiques, seulement dans les séminaires et universités catholiques. Au Danemark (dit Tim Jensen), la théologie est enseignée dans les universités publiques, la recherche en théologie est publique. Ces théologiens travaillent souvent en historiens, ce qui être intéressant pour la recherche en général. Mais celle-ci doit marcher sur les deux jambes, et c'est un avantage par rapport aux théologiens (qui n'ont pas de perspective comparatiste). Sylvie Toscer-Angot (Université de Tours, GSRL) rappelle qu'en 2009, un professeur de théologie islamique de l'Université de Münster (Sven Kalisch), qui avait dit qu'il ne savait pas si Muhammad avait existé, a dû changer de chaire. Wanda Alberts que la même année, un théologien protestant allemand, Gerd Lüdemann, qui faisait de la recherche historique très médiatisée sur Jésus, a perdu son poste de professeur de Nouveau Testament à la faculté de théologie de l'Université de Göttingen et été transféré dans une autre faculté. C'est allé devant les tribunaux et cela a fini par une décision d'une page de la Cour constitutionnelle: la liberté de recherche concernait bien tous les professeurs mais en théologie, l'Église avait son mot à dire. Ce qui est impossible au Danemark (indique Tim Jensen), où l'Église luthérienne n'a pas son mot à dire dans l'enseignement universitaire.

 

Cours confessionnels et alternatives

 

En Belgique (explique Patrick Loobuyck), chaque religion a son inspection particulière et si le directeur de l'établissement peut rentrer dans la classe et vérifier que tout va bien, il ne peut pas intervenir sur le contenu. Le gouvernement flamand a tout de même décidé qu'il y aurait 6 heures par an de dialogue interreligieux: tous les élèves iront visiter une mosquée, une église, un centre laïque... En Allemagne, Sylvie Toscer-Angot précise que les enseignants en religion chrétiens ont des obligations précises mais qu'on ne sait pas très bien comment cela fonctionne pour l'islam. Le Land de Hambourg a lui un modèle très spécifique avec des enseignants formés en plusieurs religions et les mêmes cours pour tout le monde. En Basse Saxe, indique Wanda Alberts, les cours d'islam ont été institués il y a 15 ans avec une instance ad hoc, dont on ne connaît pas le mode de nomination. Le débat sur les cours alternatifs est vif, les religions voulant que cela soit interreligieux. Mais mêler pédagogie et dialogue religieux produit toujours de l'essentialisme.

 

Questions sensibles

 

Tim Jensen explique qu'il faut rester dans l'analyse et la distance et qu'aucun musulman ne s'est jamais fâché quand il faisait des cours sur les caricatures de Mahomet. C'est de cette façon qu'il faut selon lui former les enseignants sur la religion, leur donner un savoir pour qu'ils se sentent qualifiés, faire comprendre que la religion, c'est compliqué et pas en noir et blanc. Dominique Avon rappelle qu'en 2015-2016 en France, la propagande islamiste ciblait spécifiquement la laïcité et visait les professeurs d'histoire. Il ne s'agit pas de rendre les gens heureux avec l'enseignement mais d'essayer de rendre cet enseignement juste. Lorsqu'on présente Le Mahomet des historiens en lycée, si on cite précisément les textes sur les questions difficiles d'esclavage ou de mariage, il n'y a pas de protestations. Mais beaucoup de collègues ont peur. En Belgique (indique Patrick Loobuyck), certains élèves parlent d'islamophobie et ça peut être dangereux. Les jeunes enseignants hésitent. On vit dans des sociétés très sécularisées mais où la religion revient comme marqueur identitaire. À Bruxelles, il y a eu une crêche non-traditionnelle à Noël dernier sur la Grand-place et même les libéraux (anti-cléricaux en Belgique) ont exigé une le retour à la tradition... Le nationalisme religieux est partout car il sert de marqueur identitaire. Alors que les croyants chrétiens ne sont pas trop dans cette tendance car cela sert à légitimer les politiques anti-immigration. Même chose en Espagne où Mar Griera remarque que le patrimoine et les symboles deviennent des champs de bataille. La conférence des évêques est pro-immigration mais l'extrême droite utilise le catholicisme d'une autre façon. 

 

Bruxelles Crêche sans visages Noël 2025

La «crèche sans visages» sur la Grand-Place de Bruxelles à Noël 2025 (extrait de la présentation par la créatrice Victoria Maria).