Le travail de Claude Langlois. Un aperçu
Un article de Timothy Hackett
Timothy Tackett est professeur émérite d’histoire à l’Université de Californie (Irvine) et spécialiste des aspects sociaux, religieux et culturels de la France à la fin de l’Ancien Régime et pendant la Révolution. Dans cet article paru en 2013 en anglais dans un numéro de la revue Historical Reflection/Réflexions Historiques consacré à La vison de la France par Claude Langlois : identité régionale, imaginaire royal et saintes femmes (Claude Langlois’s Vision of France: Regional Identity, Royal Imaginary, and Holy Women), il retrace «la carrière et la recherche de Claude Langlois», mettant l’accent sur «l’ampleur, la diversité et l’abondance de son œuvre, en examinant plus particulièrement les quatre champs dans lesquels les contributions de Langlois sont spécialement importantes»: «sociologie religieuse historique, Révolution française, femmes et religion, théologie et spiritualité». Pour conclure sur «l’originalité et l’indépendance d’esprit dont a fait preuve Langlois tout au long de sa carrière». Nous remercions Timothy Tackett d’avoir bien voulu que l’IREL (dirigé par Claude Langlois de 2002 à 2005) publie une traduction in extenso de cet article.
Dans ce numéro de Historical Reflections/Réflexions Historiques, des chercheurs examinent différents aspects des écrits historiques de Claude Langlois. Je présente ici un aperçu de ses publications tout au long de sa carrière scientifique. J’ai rencontré Langlois pour la première fois le 5 juillet 1972 à une réunion d’historiens au monastère de La Bussière-sur-Ouche. Depuis la fin des années 1950, un groupe de spécialistes de l’histoire religieuse française – pour la plupart de la jeune génération de catholiques laïques – se retrouvait dans cet endroit idyllique des collines bourguignonnes à environ cinquante kilomètres de Dijon pour discuter de nouvelles thématiques et approches utiles pour leur discipline (1). De 1969 à 1975, Langlois fut le principal organisateur du groupe de La Bussière et je garde un souvenir très vif de la part qu’il prenait aux discussions et de l’acuité des remarques qu’il pouvait faire sur une extraordinaire variété de sujets et de périodes historiques. De fait, l’étendue remarquable de ses intérêts et de ses entreprises était ce qui allait caractériser toute sa carrière.
Claude Langlois est né en 1937 dans une famille assez modeste de la banlieue de Paris où son père était ébéniste (2). L’essentiel de son éducation élémentaire s’est fait dans un lycée catholique de Normandie avant son inscription à l’Université de la Sorbonne comme étudiant boursier et d’obtenir son agrégation d’histoire en 1963. Après un bref passage à l’Armée, il enseigne d’abord à l’École normale supérieure au Mali puis au lycée du Havre. Il passa ensuite trois ans au CNRS avant d’occuper successivement des postes à l’Université Paris XII (Créteil), l’Université de Rouen et à la Ve section (Sciences religieuses) de l’École pratique des hautes études (EPHE) à Paris. Tout au long de ces années, il fut aussi chargé de responsabilités administatives importantes en plus et au-delà de ce qu’il enseignait. Il siégea à plusieurs reprises au conseil d’administration de l’Université de Créteil, au Conseil national des universités qui évalue les carrières des enseignants du supérieur dans tout le pays, à la division de la Recherche du ministère de l’Éducation, et comme doyen de la Ve section de l’EPHE. Après sa retraite d’enseignant en 2002, il travailla pendant plusieurs années en collaboration avec Régis Debray comme directeur de l’Institut européen en sciences des religions.
De telles responsabilités pédagogiques et administratives auraient probablement condamné la carrière de chercheur de la plupart des historiens. Pourtant, entre 1970 et 2010, Langlois a publié pas moins de 270 fois : livres, articles, chapitres, histoires générales, direction d’ouvrages et préfaces (3). Si la grande majorité de ces écrits a été publiée en France, d’autres ont paru en Italie, aux États-Unis, au Canada, en Espagne, en Allemagne et en Suisse. Ils vont des essais les plus détaillés et érudits aux larges synthèses destinées au grand public (4). Au total, une quarantaine de ces écrits sont de la taille d’un livre (5). Si un nombre significatif de ces travaux a été écrit en collaboration avec d’autres auteurs, la plus grande part est le produit de la recherche et de l’écriture de Langlois seul.
Ce n’est pas seulement la quantité mais aussi l’exceptionnelle amplitude de ses intérêts qui est impressionnante. Beaucoup de ses recherches tournent autour de l’histoire religieuse du long dix-neuvième siècle, de la fin de la Révolution française jusqu’à la Première Guerre mondiale. Mais le corpus de ses écrits couvre toute la période allant du dix-septième siècle à aujourd’hui. Ainsi, il a publié des articles sur les Jésuites du dix-huitième siècle tout comme un remarquable essai sur les catholiques et les séculiers anticléricaux dans la France contemporaine pour les Lieux de mémoire de Pierre Nora (6). D’année en année, il a traité de sujets aussi variés en histoire religieuse que la sociologie religieuse, les relations entre l’Église et l’État, la sécularisation et la déchristianisation, la religion et la science, l’anthropologie des miracles et de la sainteté, l’éthique et la morale, la théologie et la spiritualité. Mais il a aussi significativement contribué à des sujets non-religieux depuis l’iconographie de la Révolution française, l’histoire politique de la période napoléonienne, jusqu’aux études démographiques sur l’histoire des femmes, la contre-révolution, l’éducation, la médecine et les attitudes face au contrôle des naissances (7). On peut aussi noter ses nombreuses préfaces et postfaces aux travaux d’autres chercheurs, analyses synthétiques qui, dans bien des cas, sont substantiellement plus convaincantes, synthétiques et affûtées que les ouvrages qu’elles accompagnent. Sa postface à l’édition française de mon propre livre sur le serment ecclésiastique de 1791 en est un cas d’espèce (8). La diversité de ses intérêts de recherche et de ses activités est soulignée par les deux principales chaires d’histoire qu’il a occupé à l’université. Après avoir été choisi pour la chaire d’Histoire de la Révolution française et de l’Empire à l’Université de Rouen en 1985, il passa à la chaire en Histoire et sociologie du catholicisme aux dix-neuvième et vingtième siècles à l’EPHE, au sein de la Sorbonne.
Claude Langlois a toujours eu finalement quelque chose d’extérieur à l’élite des historiens français. Il n’a pas été à l’École normale supérieure. Il n’a jamais été le protégé de quelque maître que ce soit, à part pour un temps René Rémond. Et bien qu’il ait été influencé au début de sa carrière par la sociologie religieuse et par des universitaires aussi différents que Jean-Marie Mayeur, Émile Poulat, Louis Pérouas et Michel de Certeau, il ne s’est jamais véritablement attaché à une école historique particulière. Il s’est lui-même décrit dans un entretien comme « indépendant » (9). Il a toujours été disposé à cheminer à sa manière, à suivre son itinéraire original et quelquefois imprévisible, ainsi que son apparemment insatiable curiosité. Bien plus tôt que beaucoup de ses collègues français, il était préparé à explorer et utiliser un choix eclectique de méthodologies et de sources, au delà du domaine traditionnel de l’historien – depuis la quantification informatique jusqu’aux modèles des sciences sociales et à l’analyse iconographique – selon la thématique et les problèmes qu’elle pose. C’est peut-être à cause de tout cela que l’ensemble de son œuvre est marqué par l’originalité, un penchant pour l’analyse à contre-fil, le refus d’accepter les explications faciles et les assertions non vérifiées. Il a démontré un talent particulier pour repenser et compliquer nos interprétations du passé sur une étonnante série de questions historiques.
Comme il est impossible de passer en revue l’ensemble des nombreux terrains de recherche arpentés par Langlois pendant sa carrière, et comme d’autres aspects de son travail sont abordés par des articles dans ce numéro, je vais examiner d’une façon un peu plus poussée quatre axes de la pensée historique auxquels il contribua de façon particulièrement importante. Elles marquent aussi jusqu’à un certain point les quatre phases de sa carrière de chercheur mais pas nécessairement dans l’ordre chronologique : la sociologie religieuse historique, la Révolution française, les femmes et la religion, la théologie et la spiritualité.